Les gangs se fédèrent, les acteurs politiques parlent d’unité

Dans un temps record, les principaux gangs armés de l’aire métropolitaine se sont fédérés pour devenir plus puissants et incontournables sur le plan politique, économique et social. Depuis l’échec de l’accord de Marriott qui avait réuni plusieurs regroupements politiques de l’opposition, il est de plus en plus difficile pour les partis politiques de l’opposition de se regrouper en dépit du fait qu’ils exigent tous la démission du président de la République. 

 

Autour de l’ancien policier Jimmy Chérizier, alias Barbecue, indexé par les organisations de défense des droits humains dans plusieurs massacres et recherché par la police, les gangs armés de l’aire métropolitaine, qui s’affrontaient dans le but d’étendre leur territoire, ont observé un cessez-le-feu, se sont fédérés pour donner naissance au regroupement « G-9 et alliés ».

Dans deux rapports publiés au cours du mois de juin, les organisations de défense des droits humains RNDDH et FJKL ont fait savoir qu’il s’agit d’un regroupement de gangs armés proches du pouvoir à des fins électoralistes.  « Le G-9 est aujourd’hui puissant au niveau du pouvoir. L’un de ses responsables, Jimmy Chérizier, alias Barbecue, affirme vouloir prendre le contrôle de plusieurs quartiers défavorisés du pays. Les membres du G-9 participent à des rencontres de haut niveau, sont consultés par les autorités étatiques et leurs conseils sont pris en compte. À titre d’exemple, sur recommandation du G-9, les autorités étatiques ont procédé à la nomination, en date du 4 juin 2020, de Frantz IDERICE à la tête de la Caisse d’assistance sociale (CAS) », lit-on dans le rapport du RNDDH.

« Avec le G-9, le pouvoir cherche à contrôler l’axe Fontamara – Cité Soleil aux fins d’imposer le silence à ses adversaires et remporter par tous les moyens les prochaines élections et assurer le retour au pouvoir de Joseph Michel Martelly », dénonce pour sa part la FJKL dans son rapport.

Pour Joël Vorbe, membre du directoire de Fanmi Lavalas, le G-9 n’est pas uniquement un regroupement de gangs armés, « mais des alliés du pouvoir, des bandits légaux. Aujourd’hui, le pouvoir ne fait que mettre tout le monde au pied du mur pour accepter le phénomène ». Il fait savoir qu’après la démission du président Jovenel Moïse, le nouveau chef de la police nationale de la transition saura rétablir la paix  dans tous les quartiers à travers le pays. Joël Vorbe estime qu’il y a un consensus entre les partis politiques de l’opposition sur le départ de Jovenel Moïse. « Nous sommes en pourparlers avec toutes les organisations politiques indistinctement. L’opposition parle d’une même voix, nous exigeons la même chose : Jovenel Moïse doit partir… », soutient-il dans une interview accordée au Nouvelliste.

Interrogé par le journal sur ce qui empêche les partis de l’opposition de se mettre ensemble, Me André Michel, porte-parole du Secteur démocratique et populaire, a indiqué que « la question ne se pose pas de cette manière. Il y a des conditions qui doivent être remplies. L’opposition haïtienne est plurielle. C’est pareil en France. Le rassemblement des partis politiques se fait en général sur des bases idéologique et programmatique. Sinon, ce serait de la confusion totale. Évidemment, aujourd’hui, il est intéressant de constater que les partis politiques de l’opposition se rencontrent sur des points bien précis en dépit des divergences idéologiques qui les traversent ».

« Nous nous entendons, a ajouté Me André Michel, sur le fait qu’il ne saurait y avoir d’élections en Haïti avec le pouvoir de Jovenel Moïse qui a fédéré les groupes armés pour mieux contrôler le territoire en vue d’influencer éventuellement les élections. Nous nous entendons sur la conférence nationale, la réalisation du procès PetroCaribe et la nécessité de doter le pays d’une nouvelle constitution. On est tous d’accord sur la nécessité de casser le système d’exclusion mis en place dans ce pays depuis plus de 200 ans pour faire émerger un nouveau système dans l’intérêt de tous. Nous sommes tous d’accord sur la nécessité de passer par une transition inclusive, équilibrée et fondatrice pour tourner la page du chaos social et institutionnel. Le Secteur démocratique et populaire est pour la fédération des partis et organisations politiques qui se ressemblent pour porter un projet supporté par une vision claire, un projet capable d’adresser les problèmes de fond du pays. »

Pour Réginald Boulos du MTVAyiti, « on ne peut pas fédérer une opposition faite de partis et de groupements politiques qui ont des objectifs différents, des intérêts divergents et des stratégies diverses. On parle généralement de fédération quand on se met ensemble autour d’une politique commune, pas seulement juste pour être contre un pouvoir. MTVAyiti n’aspire pas à tout simplement prendre le pouvoir. Nous aspirons au changement. Pour cela, nous voulons des conditions essentielles et minimales en vue de l’organisation d’élections libres et crédibles en vue de cette prise du pouvoir ».

« Ce n’est pas forcément l’objectif de tous les groupements politiques, a-t-il ajouté. Pour nous, le pays passe avant le pouvoir qui est éphémère. C’est certain que les partis et groupements qui ne sont pas au pouvoir doivent définir une feuille de route qui nous conduit à une sortie de crise et qui prend en compte trois grands chantiers : l’assistance à la population durement éprouvée par la crise, les élections et la Constitution. Jusqu’ici rien n’empêche de matérialiser cette feuille de route, sinon la volonté de chacun. Cela viendra, j’en suis persuadé, puisque le parti au pouvoir continue d’acculer la population avec une attitude et des mesures qui ressemblent à tout, sauf à la démocratie et qui aujourd’hui rajoutent à la misère, à la faim et à l’insécurité », a souligné le Dr Boulos.

Selon la présidente du Parti Fusion des sociaux-démocrates, certaines franges de l’opposition politique reconnaissent que beaucoup d’erreurs ont été commises quant à la manière de gérer la lutte anti-pouvoir des deux dernières années. Des rencontres se tiennent pour analyser ces erreurs et dégager d’autres fronts communs de la lutte de l’opposition.  « Nous avons besoin de partis politiques forts, bien organisés et représentatifs, dans lesquels les citoyens peuvent se retrouver », affirme Edmonde Supplice Beauzile.

Arios Jean-Charles est le porte-parole et vice-président de l’organisation politique Bouclier, un parti proche du pouvoir en place. Pour lui, la majorité des gangs armés du pays « sont manipulés par des hommes politiques malveillants qui n’aiment pas le pays. L’Etat doit revoir les licences des compagnies de sécurité qui commandent armes et munitions. Il y a des hommes politiques de l’opposition qui détiennent des compagnies de sécurité », précise-t-il au Nouvelliste sur un ton accusateur, tout en appelant la justice et la police à sévir contre tout groupe armé.

Le professeur Rosny Desroches, directeur exécutif de l’Initiative de la société civile (ISC), a fait savoir que dans « tout pays normal, le monopole de la violence légitime revient à l’Etat. Malheureusement ce n’est pas le cas en Haïti. Les acteurs politiques, les acteurs économiques, le pouvoir et l’opposition détiennent une violence illégitime. C’est pourquoi nous avons ce phénomène de gangs dans le pays… » Sur la création du G-9 et alliés, Rosny Desroches a indiqué « qu’il ne faudrait pas constituer une forme de macoutisme dans le pays. » Il a appelé la société à être très vigilante par rapport à cette situation. « Je crois que c’est une bataille politique. Ce qui est important, on doit sortir de ce schéma… », exhorte le responsable de l’ISC.

 

 

 

Source:  Le Nouvelliste

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